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samedi 28 janvier 2012

Livre Blanc de la Défense et de la Sécurité Nationale et vision stratégique

Le dernier Livre Blanc de la Défense et de la Sécurité Nationale (LBDSN)  fut publié en juin 2008. Il faisait suite à celui réalisé sous le gouvernement Edouard Balladur en 1994. Le délai avec la parution d'une nouvelle mouture sera vraisemblablement moins long puisque la réflexion a déjà été initiée comme le souhaitait le président Nicolas Sarkozy. Ce document qui définit la stratégie globale de défense revêt un caractère essentiel pour les armées puisqu'il conditionne (justifie?) la taille et l'équipement de ces dernières. Elles participent d'ailleurs à la réflexion stratégique de manière permanente grâce à la délégation aux affaires stratégiques (DAS) créée au lendemain de la guerre du Golfe et qui mériterait à elle seule un article.

Défilé du 14 juillet - chars Leclerc crédit: defense.gouv.fr
 Alors quels sont les changements qui conduisent à de nouvelles études prospectives sensées nous éviter toute surprise stratégique*? 
Deux ruptures majeures peuvent être constatées depuis 2008:
  • Tout d'abord la situation dans les pays du Sud de la Méditerranée a profondément évolué suite aux différentes révolutions arabes, toujours en cours ou aux conséquences toujours sensibles (révoltes de Touareg au Mali par exemple).
  • Deuxième point et sans doute le plus sensible: la crise et son corollaire un budget anémié. Dans ces conditions comment conserver des ambitions internationales élevées?
Le choix de repenser le LBDSN a été fait peu après la mort de Ben Laden et ce qui pouvait sembler être une rupture ne l'est pas totalement puisque la menace Al Qaida perdure grâce notamment à ses "franchises" telle que Al Qaida au Maghreb Islamique (AQMI). Tout au plus, le mouvement islamiste devrait il être moins omniprésent dans les problématiques de sécurité internationale.
D'autres tendances géopolitiques sont à prendre en compte dans cette réflexion stratégique comme le fait la DAS en réfléchissant sur les 30 prochaines années:
  • Le déclassement de l'Europe semble inéluctable.
  • Le modèle occidental est en perte de vitesse ce qui nous amène à une forme de transition géopolitique.
  • Les Etats-Unis dominent encore du point de vue militaire mais touchés par la crise également, les économies envisagées (actuellement près de 500 milliards sur 10 ans) risquent de leur faire perdre l'avance de leur défense notamment du point de vue technologique. Cela se traduit d'ores et déjà par des choix quand à leur déploiement: retrait de deux brigades stationnées en Allemagne et bascule de moyens vers l'Asie
  • Conséquence du point précédent, on pourrait assister à l'absence d'hyper puissance susceptible d'accroître l'instabilité et donc de favoriser la "conflictualité".
Les premières implications de ces tendances sont déjà tangibles. En effet, la crise budgétaire incite les Etats-Unis a un engagement moins important comme ce fut le cas en Lybie où ils laissèrent (voire incitèrent) les pays européens à prendre davantage d'initiatives. Dans ce contexte, le sommet de l'OTAN qui doit se tenir à Chicago pourrait être l'occasion de faire évoluer l'Alliance vers un outil plus souple,  plus pragmatique mais surtout dans lequel chacun s'impliquerait financièrement.
Cette problématique financière, l'argent restant le nerf de la guerre, oblige à repenser l'outil de défense si la France souhaite conserver une autonomie capacitaire:
  • Ainsi et paradoxalement, la crise peut offrir une nouvelle opportunité à une Europe de la Défense toujours balbutiante et bien mal en point. Le rapprochement franco-britannique pouvant en être une illustration - même s'il faut davantage y voir la représentation du pragmatisme anglo-saxon.
  • Dans l'idée de baisser les coûts, il semble rationnel de développer le modèle coopératif mis en oeuvre en Lybie avec la participation d'Etats tels que le Qatar. Cela permet bien évidemment le partage des frais mais aussi d'atténuer l'affichage "occidental" de la force.

Mirage 2000 du Qatar, crédit inconnu
  • la réduction des frais passe également par des interventions plus courtes, bornées dans le temps afin d'éviter des missions interminables telles que celles dans les Balkans ou en Afghanistan. Cela permet de limiter l'"empreinte au sol" - poids logistique de l'opération.
  • Enfin, l'externalisation de la sécurité est un tabou français largement dépassé par les anglo- saxons - avec néanmoins les dérives telles que Blackwater - et la France doit se doter d'une doctrine dans le domaine pour autoriser l'émergence d'acteurs nationaux et éviter de dépendre de ces mêmes groupes anglo-saxons. 
Au regard de tous ces éléments, il serait intéressant de pouvoir prédire tel madame Irma quels seront les engagements futurs. Cependant, la Tunisie et la Lybie sont là pour nous rappeler le danger d'un tel exercice. C'est pourquoi, peut on au mieux envisager quelles sont les zones géographiques conflictuelles. En cela, l'actuel LBDSN n'est à mon sens pas encore obsolète:
  • Bien que les changements soient nombreux au Sud de la Méditerranée, l'arc de crise définit en 2008 est toujours d'actualité et il faut sans doute se montrer attentif aux évolutions liées au printemps arabes et ses répercussions dans la périphérie.
  • Bien évidemment, l'environnement de sécurité d'Israël reste prégnant, considérant également que l'Iran fasse partie de cette problématique.
  • La lecture régulière du Courrier des Balkans rappelle la conflictualité potentielle de la région - conflits gelés.
  • L'Afrique dans son ensemble reste également une zone géographique à risque: RDC, Nigeria, etc.
  • Enfin et ça ne faisait pas partie de la précédente édition, l'Arctique devient hautement "crisogènes" car elle concerne les grandes puissances de ce monde - Etats-Unis, Canada, Russie, Union Européenne, Chine -  autour des plus grandes réserves énergétiques du globe et de futures routes commerciales majeures voir mes billets précédents sur le sujet ici, ici et là
L'article d'Atlantico écrit par le général (2S) Pinatel met également en exergue une autre zone possible d'action des forces armées: "l'armée française se retirera d'Afghanistan avec une expérience considérable face à la menace que nous allons rencontrer hors de nos frontières et probablement sur notre territoire national dans les années à venir." Bien que l'application de la contre insurrection en France n'est pas à souhaiter, la réflexion du général Pinatel rappelle la nécessité de revoir également l'utilisation de l'outil militaire sur le territoire national notamment au moment où le nombre d'opérations décroît grandement - Côte d'Ivoire, retrait d'Afghanistan fin 2013. La gestion des crises grâce aux moyens militaires est un vrai enjeu qui nécessite d'avoir une réflexion sur la polyvalence des matériels pour qu'ils puissent effectuer des missions de sécurité civile par exemple. Cela aurait le double avantage d'accroître la légitimité du budget de la défense pour les Français et de contribuer au lien armée nation de manière plus tangible. Il convient cependant de réfléchir à la priorité à accorder à l'emploi des moyens militaires et par qui.


Moyens du génie après la tempête Xynthia crédit: vendéeinfos.com


La stratégie française de défense et de sécurité sera donc grandement contrainte par un budget en berne, elle devrait reposer donc sur une posture défensive de réponse aux risques et menaces et non pas sur une volonté d'accroissement d'influence. Les forces armées devront poursuivre cette adaptation à la réaction à minima (justifiant une nouvelle baisse des effectifs?). En cela au moins, le futur LBDSN ne rompra pas avec l'édition actuelle.

 * au sujet de la surprise stratégique lire la série de billets proposée par Olivier Kempf sur EGEA

samedi 3 décembre 2011

Le réveil de l'ours russe

La fin de l'empire soviétique en décembre 1991 - il y a déjà 20 ans - a laissé la place à la seule super puissance américaine et entraîné l'hibernation forcée des rêves de puissance russe. Après quelques années de léthargie, la diplomatie russe semble s'être décomplexée lui permettant de retrouver un rôle dans les affaires du monde.

La descente aux enfers

Après le référendum de décembre 1991 où les Ukrainiens se déclaraient massivement favorables à l'indépendance - les Russes vivant en Ukraine compris - Mikhael Gorbatchev n'a pas eu d'autre choix que de constater la fin de l'empire construit par Lénine et Staline. Empétrée dans les difficultés économiques et la volonté d'indépendance de nombreuses régions de la fédération, la Russie est alors trop occupée à lutter pour sa survie pour penser à peser dans la diplomatie mondiale. Elle vit alors ce qu'elle considère longtemps comme une suite d'humiliation. En effet, libérés du joug soviétique, les pays d'Europe de l'Est se rapprochent massivement de l'occident en cherchant l'intégration au sein de l'Union Européenne ou en frappant à la porte de l'OTAN. Pour stopper l'hémorragie indépendantiste, la Russie de Boris Eltsine décide d'intervenir en Tchétchénie en 1994. Après un bombardement massif et la prise de la capitale Grozny, les troupes russes sont confrontées à une résistance féroce qui voit les rebelles tchétchènes reprendre la ville et entraîner le retrait russe en août 1996.


Grozny - crédit inconnu



Lorsque la crise yougoslave se transforme en guerre, la Russie ne peut empêcher l'intervention américaine qui condamne ses cousins slaves de Serbie. le schéma se reproduit en 1999 lors de la scission du Kosovo bien que cette fois les Russes montrent davantage de résistance en envoyant un contingent sur place et en suspendant sa coopération avec l'OTAN. Cela ne suffit pas à influer sur l'issue du conflit et la Serbie est une nouvelle fois contrainte par la communauté internationale de céder.

les premiers signes du réveil

l'arrivée de Vladimir Poutine coïncide avec les premiers sursauts de la puissance russe. En 1999, il décide d'intervenir à nouveau en Tchétchénie après plusieurs attentats. Bien que les forces russes connaissent à nouveau de grandes difficultés, elles parviennent à reprendre Grozny en février 2000. Dans cette opération, la Russie parvient à installer au pouvoir des hommes qui lui sont inféodés tel que Ramzan Kadirov sans se préoccuper des faibles remontrances internationales.
L'amélioration de la situation économique à partir de 1998 favorise la prise de parole russe. Forte de ses réserves gazières et pétrolières, la Russie dispose d'un avantage économique qui croit au même rythme que le besoin de ces matières premières. cela fait dire à M. Poutine que Gazprom est un puissant levier d'influence économique et politique sur les autres pays. Il n'hésite d'ailleurs pas à utiliser cette force dans ses relations avec l'Ukraine mais aussi l'Europe qui dépend largement des exportations russes.

Désinhibition et retour au statut de superpuissance?

2008 marque le tournant géostratégique pour la Russie. L'Ukraine et la Géorgie cherche alors à rejoindre l'OTAN et les Etats-Unis ne tentent pas de les en dissuader. Les Russes, estimant que le cas de ces pays ne pouvait être le même que la Pologne ou l'Estonie, préviennent qu'ils ne laisseront pas ces adhésions se faire. Après plusieurs esclandres diplomatiques, la Russie décide d'intervenir militairement en Géorgie prétextant de protéger ses citoyens abkhazes et Sud-Ossètes. Après quatre jours d'intervention, Medvedev, estimant les objectifs atteints, stoppe l'armée. Il décide de la laisser sur place pour garantir la paix. Cette opération est un signal fort lancé aux occidentaux: la Russie peut à nouveau dire non et faire respecter son avis.


crédit: deesillustration.com
 
Après avoir fait sauter un verrou psychologique, la Russie cherche à trouver sa puissance d'antan. Pour cela, elle fait le choix de moderniser sa défense et à s'équiper d'outils de projection tels que les quatre BPC de type Mistral commandés à la France. Cela doit l'aider à faire valoir ce qu'elle considère comme ses droits, notamment dans l'Arctique où les réserves en matière première entraînent d'ores et déjà un accroissement des tensions. Le gouvernement russe n'hésite d'ailleurs plus à montrer sa force comme le montre les différentes annoncent militaires autour de cet enjeu - création de deux brigades pour l'Arctique, nouveaux sous-marins, modernisation des brise-glaces, etc.
La gestion de la crise en Syrie est un autre exemple de la diplomatie décomplexée russe. Opposée à une quelconque intervention occidentale, elle joue de son véto au conseil de sécurité à l'ONU pour l'empêcher. Et pour appuyer cette position, la Russie a décidé de l'envoi d'un groupe aéronaval envoyant ainsi un nouveau signal fort.
Enfin, face à la volonté américaine persistante de créer un bouclier anti-missiles en Europe, la Russie menace de répondre par la mise en place d'un système propre, comme aux plus belles heures de la guerre froide.


BPC Mistral - crédit: Theatrum Belli


Pendant que les Etats-Unis connaissent un déclin relatif de leur domination géopolitique comme l'écrit Stéphane Taillat , la Russie affirme ses positions et s'inscrit comme prétendant au statut de super puissance. Signe - anecdotique? - de son poids géopolitique croissant, 50 000 serbes du Kosovo ont fait une demande pour obtenir la nationalité russe. Ils considèrent en effet que seule la Russie peut dorénavant leur permettre d'atteindre leur revendication face aux occidentaux.

mardi 25 octobre 2011

L'Islande redevient-elle stratégique?


L'Islande est un des premiers pays à avoir subi de plein fouet les conséquences de la crise financière de 2008. Son système économique et ses banques étant fortement liés aux Etats-Unis, il n'est pas surprenant que cette petite nation -103125 km2 pour un peu plus de 300000 habitants - soit une des premières victimes de la crise des subprimes. Ironie du sort, cette proximité avec les Etats-Unis a souvent été mal vécue par les Islandais qui se l'était vu imposée par la position géographique de l'île et l'évolution de l'Histoire.

Crédit Icelandair

Un revolver sur la tempe

Isolée au nord de l'Europe, dotée d'un climat particulièrement rude, l'Islande n' a été rattachée au continent que par son appartenance à la Norvège puis à la couronne danoise, elle obtient son entière indépendance en 1944. Pauvre et inhospitalière, l'île a toujours été préservée des conflits qui ravagèrent l'Europe même si elle eut a subir certaines conséquences comme le blocus imposé par Napoléon 1er à l'Angleterre, elle même principale pourvoyeuse de ressources à l'Islande. Cet isolement a forgé chez les Islandais un véritable idéal pacifiste et neutraliste. Cependant les réalités géopolitiques vont rattraper ce peuple nordique car comme le déclare l'Allemand Haushofer : "Celui qui contrôle l'Islande a dans les mains un revolver pointé sur l'Angleterre, les Etats-Unis et le Canada". Lors de la Deuxième Guerre Mondiale, les Alliés, ayant parfaitement conscience de la valeur stratégique de l'île, ont décidé de s'y déployer de manière préventive, les Britanniques, tout d'abord, en mai 1940 suivi par les Américains, après qu’un accord de défense ait été signé,  en juillet 1941. Les velléités neutralistes des Islandais les incitent à négocier le départ des Américains dès la fin du conflit. C'était sans compter la bipolarisation du monde consécutive à la guerre et la déclaration de Haushofer retrouvait alors toute sa dimension. Les Etats-Unis ont à nouveau pesé de tout leur poids pour faire pencher l'Islande dans le camp occidental. Après avoir signé un nouvel accord en 1946, accord de Keflavik, l'Islande, pays sans armée, intègre l'OTAN en 1949 mettant sous l'éteignoir son désir de neutralité pour des raisons pragmatiques de sécurité et d'économie. Ces décisions se traduisent physiquement par l'installation de 5000 soldats américains sur la base de Keflavik ce qui rapporté à la population islandaise, environ 250000 âmes, correspond à une très forte présence. Celle-ci impacte nécessairement le mode de vie local, les habitants découvrant la modernité américaine et son formidable attrait. Cette présence est néanmoins mal supportée et les Islandais manifestent régulièrement pour le départ du contingent U.S.

Carte de l'Islande - Crédit inconnu


Avec la chute de l'URSS en 1991 et l'éventualité d'une pax americana sur le monde, la position de l'Islande perd de son caractère stratégique. Le pragmatisme anglo-saxon pousse les Américains a reconsidéré leur présence sur l'île bien que l'accord de Keflavik les lie jusqu'en 2001. Les Islandais ne possédant pas de système de défense autonome et ne disposant d'aucune alternative, cherchent en revanche à retenir le plus longtemps possible l'armée américaine sur l'île d'autant que la base joue un rôle non négligeable dans l'économie du pays. Finalement, les Etats-Unis décident unilatéralement de se retirer à compter de septembre 2006,  scellant ainsi la fin de la place stratégique de l'Islande.

F-15 américains sur la base de Keflavik - crédit inconnu

Renouveau stratégique?

Engluée dans ces difficultés économiques et politiques, l'Islande pourrait néanmoins retrouver un rôle stratégique lié à sa position géographique dans un avenir proche. En effet, la proximité de l'île avec le cercle polaire peut lui rendre un certain attrait notamment pour les pays ne disposant pas de ce voisinage. Pour mémoire et comme je le rapportais dans un billet précédent, l'accélération de la fonte des glaces fait de l'Arctique une future région majeure du transit commercial mondial. Mais surtout la zone détient 13% des réserves mondiales de pétrole, 30% pour le gaz naturel et 20% du gaz naturel liquide selon l'US Geological Survey.
Pour tenter de sortir de la crise, l'Islande a fait le choix historique - et peut être un peu opportuniste - de demander son rattachement à l'Union Européenne en 2009. Celle-ci, cherchant le consensus sur le traité de Lisbonne avant de penser à un nouvel élargissement, n'a pas donné d'assurance aux Islandais. Cette attitude ajoutée à l'"abandon" américain laisse un boulevard à la Chine qui n'a pas caché sa volonté d'aider l'Islande à se redresser notamment en fournissant près de 500 millions d'Euros aux banques islandaises. Cela entraîne bien évidemment la bienveillance des autorités islandaises et des initiatives individuelles telles que celle du Chinois Huang Nubo montrent tout l'intérêt de la Chine pour cette région.



Et la France?

Comme pour l'Union Européenne, la France a sans doute intérêt à un rapprochement avec l'Islande ne serait ce que pour limiter les intervenants extérieurs au cercle arctique et notamment la Chine. Au départ des Américains en 2006, l'Islande ne s'est pas constituée de défense et elle compte aujourd'hui sur la présence tournante d'avions de l'OTAN pour assurer sa sécurité. La France qui a participé à cette défense tournante dès 2008 en fournissant notamment 4 mirages 2000-5 et qui ne possède pas les moyens financiers pour apporter une aide économique directe, pourrait par le biais d'accord de défense accroître ses relations avec l'Islande afin de rester présent dans le futur grand jeu que représente l'Arctique.

dimanche 9 octobre 2011

Knowledge Development: une des leçons de l'Afghanistan pour l'OTAN

L'approche globale

Lors d'un récent entretien, le général américain Stanley McChrystal, ancien chef de la coalition de 2009 à 2010, s'est montré particulièrement critique sur les résultats obtenus en Afghanistan. Libéré de son devoir de réserve parce qu'il a quitté le service actif, il note que seulement 50% du travail a été fait et plus important encore, il dénonce les lacunes graves concernant la connaissance du pays et de sa culture qui, pour lui, perdurent encore aujourd'hui dans l'armée américaine. L'insurrection afghane a en effet remis en exergue la nécessité d'obtenir du renseignement autre que militaire pour s'y opposer. C'est sur cette base de réflexion que l'OTAN a défini une approche globale et éditer en août 2008 un concept "knowledge development" (KD).

Source: defense.gouv.fr

le Knowledge Management (la gestion de connaissances) du militaire

Le knowledge development ou développement de la connaissance est un processus qui se veut collaboratif et itératif. Il assure la collecte de données et d'informations, leurs analyses et le partage des connaissances ainsi obtenues. La complexité des crises actuelles, qui combinent régulièrement différentes menaces, engendre un besoin en information qui dépasse largement le seul domaine militaire. Dans ce cadre, le Knowledge development définit une nouvelle approche pour la collecte des données en utilisant les compétences internes à l'OTAN mais aussi en sollicitant les organisations civiles ou non gouvernementales. Ces données sont ensuite synthétisées dans le but de fournir, aux niveaux stratégique et opératif (théâtre d'opération) des informations exploitables de natures variées: Politique, Militaire, Economique, Social, Infrastructure, Information PMESII. Le principal objectif de cette démarche est d'apporter une meilleure compréhension de l'environnement opérationnel dans les phases de planification et de conduite des opérations.
3 étapes commandent ce processus:

Source CICDE
  1. l'acquisition de l'information: celle-ci s'appuie essentiellement sur les sources dites ouvertes (internet, presse, thèse, etc.) mais aussi sur les organisations qui évoluent dans la zone d'intérêt de l'OTAN.
  2. l'analyse: c'est l'analyse systémique qui est mise en oeuvre pour étudier les intervenants (adversaires, adversaires potentiels, neutres, etc.) dans leur environnement.
  3. le transfert de la connaissance: la connaissance acquise doit être accessible facilement pour la bonne personne, au bon moment et au format approprié tout en respectant les règles de confidentialité lorsque cela s'avère nécessaire.
Irriguer l'OTAN

Le concept du KD date donc de 2008. Depuis, l'OTAN a édité mi-2009 un projet de knowledge development handbook (manuel du KD) dans lequel une organisation est proposée pour réaliser cette nouvelle fonction. 3 niveaux sont ainsi définis:
  1. le Knowledge Management Center (KMC) pilote la chaîne KD.
  2. le Knowledge Development Center (KDC) assure la collecte d'informations et leur analyse au niveau stratégique.
  3. le Knowledge Center (KC) apporte au niveau opérationnel son expertise issue de ses capacités propres d'analyse mais aussi des données issues de la chaîne KD.
Le processus KD est aujourd'hui partie intégrante de la planification opérationnelle de l'OTAN et les programmes de formation ont été actualisés depuis 2010 dans les écoles (Oberammergau et Ankara). 

Risques et opportunités


  • Comme on l'a vu précédemment, le démarche KD s'appuie sur l'utilisation massive de sources ouvertes pour des recherches quasiment dans toutes les directions. Le risque est grand, aujourd'hui d'être débordé par le flot de données généré par cette collecte. Cela implique donc de fournir les ressources humaines adéquates mais aussi les outils pour gérer ces données. La priorité sera, néanmoins, de savoir fixer précisément les besoins, notamment en définissant les zones d'intérêt stratégique.
  • Autre difficulté, la gestion de la confidentialité est nécessairement complexe. En effet, l'accession aisée à l'information est contradictoire à son aspect confidentiel. De plus, le nécessaire dialogue avec les organisations civiles, étatiques ou non gouvernementales se traduit inévitablement par un échange de données. Il est alors primordial de définir quelles informations peuvent être partagées avec ces intervenants.
  • Enfin, il apparaît que le niveau tactique n'est pas représenté  dans la chaîne KD. Cependant, c'est bien sur le terrain que les contacts se font le plus couramment avec les organisations actives dans la zone d'intérêt, les représentants de l'Etat, etc. La force est comme souvent un des principaux vecteurs de collecte de données.

Après avoir rejoint le commandement intégré de l'OTAN, la France est nécessairement partie prenante de ce nouveau processus. Elle doit donc adapter ses structures militaires pour l'assimiler et ainsi préserver sa capacité à conduire des opérations au sein de l'Alliance Atlantique. C'est donc l'opportunité  pour elle de développer une capacité d'influence dans l'OTAN en s'appuyant sur son héritage historique: "Conduire d'un même geste l'effort économique et politique: l'action civile et l'action militaire ont pour lien la simultanéité" le maréchal Lyautey au Maroc.


Source:
http://www.jwc.nato.int/article.php?articleID=366
http://www.cicde.defense.gouv.fr/spip.php?article614

dimanche 2 octobre 2011

Quand le XV de France se prend pour la Task Force La Fayette

Sport de combat par excellence, le rugby et l'armée sont souvent liés au travers des métaphores . Ce billet ne fera donc pas preuve d'originalité  mais la frustration provoquée par la récente défaite des Français face au Tonga sensé être une nation bien plus faible dans ce sport m'a immanquablement rappelé les difficultés rencontrées par nos troupes en Afghanistan.
Bien évidemment et fort heureusement dans cette défaite "rugbystique", il n'y a pas mort d'hommes. Cependant, elle redonne la possibilité pour nos amis anglo-saxons de pratiquer l'une de leurs activités favorites à savoir le "french bashing".


Il serait d'ailleurs intéressant d'étudier avec plus d'attention ce qui nous vaut cette réputation peu reluisante (sans doute que la défaite de 1940 et la non participation à la guerre en Irak n'y sont pas étrangers).

Ressenti et réalité

Pour reprendre l'analogie entre ce début de coupe de monde et la situation en Afghanistan, il apparaît naturellement que l'aspect psychologique est fondamental dans la perception d'une victoire. Ainsi, en commettant quelques erreurs et en étant déjà en manque de confiance, les joueurs français n'ont pas su mettre en place leur jeu pourtant bien supérieur à celui de l'adversaire du jour. Au final, les Français perdent ce match contre une équipe bien plus faible et alors que l'essentiel est là, à savoir une qualification pour les quarts de finale de la coupe du monde, le grand public ne retient quasiment que la victoire du Tonga alors que ce dernier est dorénavant éliminé.

Crédit: REUTERS
C'est ce même paradoxe que l'on peut retrouver en Kapisa où la Task Force La Fayette oeuvre quotidiennement. Ses opérations sont souvent contraintes par la nécessité de ne pas favoriser la communication des insurgés et lorsque les pertes s'accumulent, on décide d'une pause opérationnelle pour ne pas perdre l'opinion publique laissant le champ libre aux adversaires. Ces derniers agissent par coup d'éclat qui là encore retiennent facilement l'attention du public au détriment du travail de fond réalisé par les troupes de l'OTAN.

Annonces anticipées?

Lorsque le chef de l'état a signifié le retrait des troupes françaises d'Afghanistan pour la fin 2014, il a indéniablement répondu à l'attente d'un certain nombre de nos concitoyens. Sur le terrain, en revanche, cette décision contribue certainement à compliquer la tâche des soldats. Les Taliban savent donc qu'ils doivent se montrer patients (d'autant que les Etats-Unis ont également annoncé le retrait de leurs forces) et en attendant cette échéance, ils peuvent se positionner pour remplacer "l'occupant " à son départ. De même, les Afghans habituellement favorables à l'ISAF sont amenés à davantage de neutralité pour ne pas risquer d'être traités comme collaborateur, sans compter tous ceux qui seraient tentés de rejoindre l'insurrection tels nos résistants de la dernière heure.

Crédit inconnu
La fédération française de rugby a, avant même le début de la compétition, décidé d'annoncer le départ du sélectionneur Marc Lièvremont dès la fin de la coupe du monde et son remplacement par Philippe Saint-André. Cette annonce a forcément, elle aussi, un impact sur le comportement des joueurs, même inconsciemment. Pour ces derniers, si le sélectionneur n'est pas reconduit dans ses fonctions alors quelle obligation autre que morale (et c'est déjà pas mal) ont ils à suivre ses recommandations? Puisque le risque est moindre de ne pas revenir en équipe de France s'ils ne suivent pas à la lettre les directives, l'autorité de Lièvremont se trouve donc affaiblie et il doit s'appuyer sur d'autres leviers pour obtenir ce qu'il souhaite de son effectif.

Crédit inconnu
Quoiqu'il en soit c'est dans la difficulté que se forge la vraie cohésion et que les caractères se révèlent. Que ce soit pour la Task Force Lafayette ou pour l'équipe de France (chacune dans leur domaine et leur importance relative), elles ne manquent pas. Raison de plus pour leur apporter un soutien sans faille dans l'adversité alors allez les petits!!! Allez les bleus!!!

samedi 24 septembre 2011

De l'importance de l'apprentissage de l'anglais au sein des armées

Multinational = anglais

Les opérations actuelles démontrent que, pour la France, il est quasiment impossible d'intervenir autrement que dans le cadre d'une coalition. Qu'elle soit placée sous le commandement de l'OTAN, de l'ONU de l'Union Européenne, les différents intervenants s'expriment systématiquement dans la langue anglaise au détriment de la langue française, celle de la diplomatie - et de l'escrime - qui, il faut bien l'avouer, est particulièrement difficile à apprendre. En tant que Français, il est évidemment possible de regretter cet état de fait mais vouloir s'y opposer semble aujourd'hui un combat d'arrière-garde.



Lorsqu'en 2009, Nicolas Sarkozy a fait le choix de réintégrer la France dans le commandement militaire intégré de l'OTAN, de nombreux postes se sont ouverts dans les différents états-majors de l'alliance pour les militaires français. Au delà des aspects purement pratiques de mutation à l'étranger, une des principales difficultés pour pourvoir ces postes réside dans le nombre croissant mais toujours limité de personnes parlant correctement l'anglais. Et ce "correctement" n'a rien d'anecdotique. En effet, les plus hauts responsables possèdent une bonne connaissance de la langue de Shakespeare et disposent souvent de l'aide d'interprètes. Pour les autres, cette connaissance est parfois plus approximative.

L'influence par la langue
Les militaires français n'étant pas différents de leurs compatriotes, ils ont moins de facilités que les Européens du Nord pour apprendre l'anglais et cela a un impact, notamment dans la prise de décision lors de l'élaboration des ordres. Lors d'un stage récent au sein du Corps de Réaction Rapide France (CRR-FR) à Lille, un formateur britannique notait le déficit d'intervention des officiers français lors des briefings. Il mettait cela, sans doute à juste titre, sur le niveau trop faible de la connaissance de la langue et de ses subtilités qui empêcheraient les Français de faire valoir leurs arguments. Cette réflexion met en lumière l'énorme avantage que possèdent les anglo-saxons dans la prise de décision grâce au fait que celle-ci se fasse dans leur langue.

Cette problématique est bien prise en compte au sein des états-majors français et elle se traduit par  l'importance accordée à l'apprentissage de la langue anglaise dans tout les cycles de formation et notamment dans le cursus des officiers. Beaucoup reste à faire car comme le montre la vidéo suivante sur le ton de la plaisanterie, les quiproquos liés à une mauvaise maîtrise de la langue anglaise peuvent avoir des conséquences dramatiques lors de manoeuvres tactiques.


samedi 10 septembre 2011

Où va l'OTAN?

Si depuis le sommet de Lisbonne en novembre 2010, l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord s'est lancée dans une restructuration majeure liée à l'adoption d'un nouveau concept stratégique, les nombreux événements de cette année 2011 incitent à s’interroger sur le devenir de l'alliance. 


Une organisation mutante

Comme le montre le choix français de relancer la réflexion sur le livre blanc de la défense et de la sécurité nationale de manière anticipée, l'évolution parfois surprenante de l'environnement international oblige à une remise en question récurrente. L'OTAN a su jusqu'à présent s'adapter aux circonvolutions du monde en accueillant en son sein des anciens pays du bloc de l'Est à la chute de l'URSS, en adaptant ses procédures ou en apprenant à travailler avec les Nations Unies. Cela a également conduit l'organisation à s'impliquer dans différents conflits comme au Kosovo en 1999 sans que les clauses d'engagement initiales aient été respectées, l'humanitaire et la volonté de répondre à une résolution de l'ONU légitimant l'action. De la même manière, l'Alliance qui avait pour but préalable la protection des pays évoluant dans l'Atlantique Nord s'est engagée loin de ses bases, en Afghanistan, à la suite de l'attaque du 11 septembre 2001 sur les États-Unis.

Des signes inquiétants

Aujourd'hui, l'OTAN est toujours présente en Afghanistan où elle constitue la Force Internationale d'Assistance et de Sécurité (ISAF en anglais) et les stratèges de l'organisation recherchent une solution pour sauvegarder ce qui a été accompli après que les Etats-Unis puis la France dans son sillage aient annoncé un retrait pour 2014. Sans vouloir préjuger de la situation à cet horizon, il semble aujourd'hui difficile d'attendre un succès probant de l'ISAF et les grandes difficultés de l'Alliance dans ce pays sont susceptibles de lui faire perdre du crédit à travers le monde.

crédit inconnu

Plus récemment, l'OTAN s'est engagée en Lybie suite à une résolution de l'ONU et afin d'éviter que le Colonel Kadhafi élimine indistinctement civils et rebelles. Ces résolutions contraignantes - les interventions devant protéger la population des mesures de représailles - se sont traduites par un engagement essentiellement aérien mené notamment par les Anglais et les Français. Cependant avant d'en arriver là, de nombreuses tractations ont eu lieu mettant au jour les difficultés internes de l'Alliance, chaque pays ayant des intérêts parfois divergents. Ainsi l'Allemagne s'est abstenue de toute participation militaire. De plus, et alors que les États-Unis ne souhaitaient pas mettre en avant leurs moyens, la force d'intervention fut bien difficile à mettre en place pour assurer l'efficacité des frappes. Enfin pour plusieurs pays, Russie, Chine, Algérie, l'OTAN a usé d'artifices diplomatiques pour finalement prendre parti dans une guerre civile et démontrer ainsi une grande partialité.

Ce conflit lybien fut enfin l'occasion d'une saillie de l'ancien chef du Pentagone Robert Gates. Ce dernier, sur le départ, n'a pas mâché ses mots sur l'incapacité européenne à régler le problème en Lybie. Il vitupère ainsi contre une vingtaine de pays alliés qui ne veulent ou surtout ne peuvent pas intervenir obligeant une fois encore les États-Unis à s'impliquer financièrement et militairement. Cette diatribe d'un membre éminent du gouvernement américain montre l'agacement croissant outre-Atlantique d'autant que le pays est lui aussi cruellement atteint par la crise économique et financière. Tellement atteint qu'il pourrait envisager un désengagement partiel de l'Alliance?


Perte d'audience?

Divergences affichées, difficultés militaires et sans doute financières, tous ces éléments nécessitent une nouvelle réflexion sur le devenir de l'Alliance Atlantique car dans le même temps des alternatives peuvent voir le jour et entraîner de nouvelles mutations géopolitique. Ainsi la Russie s'est dite prête lors du sommet de Lisbonne à mettre en œuvre son propre bouclier anti missile pour protéger les pays d'Europe Orientale. Plus récemment encore, elle proposait ses missiles S-500 pour participer à l'élaboration de ce bouclier. Certains pays de la région pourraient, le temps aidant à oublier, être de nouveau attirés dans le giron russe.

crédit inconnu


L'OTAN est encore aujourd'hui fortement dépendante de la super puissance américaine mais celle-ci vient de vaciller sur son piédestal déstabilisée par la crise économique. L’Alliance devra sans doute une nouvelle fois s'adapter si elle veut pouvoir conserver un pouvoir de dissuasion nécessaire aux règlements des affaires de ce monde.

N.B.: pour en savoir davantage sur l'OTAN, lire le très bon et très complet: L'OTAN au XXIe siècle d'Olivier Kempf aux éditions ARTÈGE

mercredi 10 août 2011

L'armée tchèque s'équipe d'un nouveau fusil d'assaut

photo Czech Army
Deux unités de l'armée tchèque vont bientôt recevoir le tout nouveau fusil d'assaut: le CZ 805 BREN. De production locale, cette arme remplacera le Sa vz. 58. Elle utilise le calibre au standard OTAN 5,56mm et peut recevoir des équipements optroniques.
Les 500 premiers exemplaires de ce contrat de près de 8000 fusils équiperont les unités qui armeront les Operational  Mentor and Liaison Team (OMLT) tchèques dans la province du Wardak et la Provincial Reconstruction Team (PRT) du Logar  au sein de l'ISAF en Afghanistan.
Plus d'information sur le site de defence.professionals.